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Franck Bonnet : «La magie de la Maison Bonnet ? Un savoir-faire ancestral entre les mains de jeunes gens hype »

Publié le Jeudi 14 Avril 2016

Franck Bonnet est l'héritier d'un savoir-faire de plus de 80 ans. © Joël Saget

Quel est le point commun entre Jacques Chirac, François Mitterrand, Yves Saint Laurent ou bien Le Corbusier ? Outre leur notoriété évidente, ces 4 illustres personnages avaient tous leurs habitudes chez le même lunetier : La maison Bonnet à Paris. Une institution qui a su, à l’appui d’une maitrise sans égal des matériaux nobles tels que l’écaille de tortue, élever la lunetterie au rang d’art ! Afin de décrypter la réussite de cette maison ayant vu le jour il y a de ça plus de 80 ans dans le Jura, PMElink est allé à la rencontre de Franck Bonnet, gérant actuel de l’enseigne et héritier d’un savoir-faire unique et préservé par l’Institut national des métiers d’art.


Bonjour Franck Bonnet, vous-êtes désormais styliste et gérant de la Maison Bonnet, le fait de reprendre l’affaire familiale a-t-il toujours été une évidence ?

C’est ce que l’on appelle une vocation car cela a toujours été une évidence. J’ai passé tous les mercredis de mon enfance dans l’atelier de mon grand-père avec les ouvriers à créer des petits objets en écaille. Je les traçais le matin, les découpais l’après-midi et les polissais le soir. J’ai finalement commencé à intégrer les gestes malgré moi, par mimétisme.



Alors que la plupart des lunetiers manufacturent désormais à l’étranger, comment fait-on pour rester une référence dans le domaine depuis plus de 80 ans tout en faisant du 100% made in France?

100% made in France et 100% sur mesure ! En effet nous sommes un peu les derniers mohicans et la raison à cela est que nous ne sommes pas une manufacture normale. Par exemple, alors que même une petite manufacture avec 3 artisans dans le Jura produit plusieurs milliers de lunettes par mois, notamment du fait de la mécanisation, nous ne réalisons que quelques pièces uniques sur la même période.

On part d’un visage, que l’on interprète et ensuite on créer un modèle à partir d’une plaque, constitué des matériaux les plus accessibles (acetate, notamment) aux matériaux les plus nobles (en particulier l’écaille de tortue des caraïbes). La maison Bonnet s’inscrit donc dans la grande tradition de la commande spéciale. De ce fait, même quand mon grand-père a arrêté en 1984 nous étions déjà le dernier des mohicans.

D’ailleurs, aujourd’hui que pensez-vous du marché de la lunette?

On vit actuellement dans une société où l’on pense que l’on peut tout Uberiser, même le métier d’opticien. Sensee, la marque de vente de lunettes sur internet de Marc Simoncini, qui est un génie par ailleurs, en est l’illustration avec ses lunettes à 39€. Cependant, il faudrait lui demander où il en est car, de mon point de vu, il y a des métiers que l’on ne peut pas dématérialiser car on apporte une véritable expertise et un soin que l’on ne peut pas retrouver sur internet. La preuve en est que Sensee est en train d’ouvrir des boutiques en dur ! Sincèrement, même si notre concept n’est pas nouveau, je travaille comme mon grand-père le faisait et avec les mêmes outils et je pense que l’on est dans le futur de notre métier. On donne le ton de l’excellence et du beau travail.  

« Nous préférons recevoir les gens au naturel,
dans la poussière et en étant complétement amoureux de ce que l’on fait » 


Votre père Christian a obtenu le titre de maître d’art en 2000, Que confère ce statut et comment l’obtient-on?

Tout d’abord il faut remarquer que mon arrière-grand-père Alfred était déjà lunetier. Par la suite, mon grand-père a fondé la maison Bonnet et mon père a érigé ce savoir-faire en art en allant beaucoup plus loin dans la qualité, dans le conseil et dans le style. Et en 2000, pour avoir notamment conservé ce savoir-faire, contre vents et marées, mon père a obtenu ce titre. La création de cette association (de maîtres d’art) est née à l’initiative de J.Toubon et J. Chirac qui, rentrant d’une exposition des trésors vivants japonais, ont mis cela en place afin de préserver les savoir-faire remarquables français afin qu’ils ne soient pas perdus.

Le maître d’art est un peu à la croisée de l’artiste et de l’artisan. Il donne le ton dans sa discipline mais pas seulement. La notion de transmission du savoir-faire est également prépondérante. Si tu es un vieux bougon au fond de ton atelier sans volonté de transmettre, il sera impossible d’accéder à ce titre. Mon père dit souvent « partir sans transmettre serait partir comme un voleur, nous ne sommes que des passeurs ». Nous avons donc aujourd’hui un savoir-faire ancestral entre les mains de jeunes gens hype et bien dans leur temps. C’est ça la magie de la maison Bonnet.

Vous avez habillé les visages de nombreuses célébrités (J.Chirac, Yves Saint Laurent, Le Corbusier…), quel type de stratégie commerciale met-on en place pour toucher ce genre de clientèle ?

Nous ne sommes pas du tout dans une démarche de stratégie, de marketing ou de communication. J’ai rencontré certaines agences de communication et celles-ci voulaient me lisser comme n’importe quelle autre maison de luxe. Nous, nous préférons finalement recevoir les gens au naturel, dans la poussière et en étant complétement amoureux de ce que l’on fait ! On s’est toujours dit qu’en ayant cette démarche le business viendra. On exerce également avec beaucoup d’empathie, on ne communique pas on essaye de communier. Sur un visage, il y a des contraintes, des choses jolies à faire sortir, d’autres plutôt à cacher. On veut que la pièce devienne une excroissance de la personnalité. Et quand tu réussis cela tu n’as pas besoin de faire de la communication ou du marketing, d’ailleurs ce n’est pas du tout notre métier.  


« On est parfois un peu Punk sur la création
en s’autorisant des formes complétement dingues »  


Quelle est l’expérience la plus cocasse qu’il vous soit arrivée avec un client ?

Il y en a plein ! Par exemple, un jour un monsieur arrive dans le show-room et il n’a pas du tout le profil type des clients de la maison. Il travaille à la RATP, a un visage compliqué, se tient comme quelqu’un de très timide et ne prend pas soin de son apparence. Il est donc difficile de trouver une particularité à mettre en avant. Cependant, à un moment, celui-ci laisse apparaitre un tee-shirt de musique Métal, on part donc de cela pour créer un modèle qu’il n’aurait jamais osé même essayer. Le résultat est à la fois magnifique et dingue mais le client reste septique en partant.

Néanmoins, celui-ci revient quelques semaines plus tard métamorphosé ! Il avait beaucoup plus d’aisance et un style vraiment plus soigné et nous déclare « Pour la première fois de ma vie, les gens me regardent dans la rue ». C’est pour cela que je travaille, pour changer les gens et changer le monde. C’est d’ailleurs ce que je dis à mon équipe « Venez pour changer le monde et non pas pour faire vos 35 heures ».



Comment fait-on pour innover dans un domaine où l’image de marque est empreinte de tradition et de savoir-faire à l’ancienne ? 

On peut avoir des formes très contemporaines avec un savoir-faire à l’ancienne. On est un peu « Punk » en la matière. On s’autorise des formes parfois complétement dingues mais en conservant une réalisation vraiment à l’ancienne. On  travaille également beaucoup sur ce qu’on ne voit pas, notamment le confort des montures, si bien que quand on essaye des lunettes sur mesure, on se crée un besoin pour la vie.  

« On remet une partie de notre CA à des associations de protection des tortues de mer »  

Quelle a été la principale difficulté rencontrée à la tête de la maison Bonnet et comment avez-vous fait pour la surmonter ?

Le matériau de prédilection de la maison étant l’écaille de tortue, nous avons eu des problèmes concernant la réglementation applicable à l’utilisation de celui-ci. L’importation de l’écaille est d’ailleurs interdite en France depuis 1974. La diminution des stocks rendant le prix des montures très prohibitif cela a réellement constitué un choc pour la maison. De ce fait, nous avons une méthode extrêmement parcimonieuse avec cette matière que l’on adore, nous n’avons pas de chutes, pas de pertes et l’on remet une partie de notre CA à l’adresse d’actions locales de préservation de cette espèce dans les caraïbes.



Qu’en est-il de la fabrication sur mesure ?

C’est en effet une autre problématique ! Dans les années 1980 tout le marché glisse vers le prêt à porter portant réellement préjudice aux opticiens-lunetiers possédant un vrai savoir-faire. A l’époque, cet avènement des marques a pour effet que les gens s’identifient d’avantages à des créateurs qu’à des modèles. C’était devenu complétement « has been » d’aller voir le vieil artisan avec ses mains poilues qui te dessinait, à partir d’une plaque, des lunettes juste pour toi que tu ne vois pas avant qu’elles soient finies.

Mais lorsqu’on a touché le fond et que plus personne ne savait ajuster une lunette avec une lime, ce fut le moment de la résurrection pour la maison Bonnet. En effet, alors que les verriers (Essilor, Seiko, Zeiss…) créaient des verres haute définition qui nécessitent que votre œil soit parfaitement placé au centre, le sur-mesure est revenu au goût du jour ! En atteste, le nombre croissant de demandes de formation que nous recevons de jeunes opticiens désireux de réellement fournir un service personnalisé à leurs clients.  

« E. Macron ? J’aime bien ce mec, il faut en finir avec les clivage Droite-Gauche »
 


Dans le cadre de votre activité de chef d'entreprise, quel est l‘entrepreneur qui vous inspire le plus ?

On va rester dans l’optique, je dirai donc Xavier Fontanet qui était l’ancien PDG d’Essilor. C’est un type vraiment génial avec une vision très inspirante de la société. C’est un visionnaire doublé d’un super manager. Aujourd’hui, alors qu’on a Mme El Khomri au ministère du travail, on pourrait (avec M. Fontanet) avoir quelqu’un qui redresse le pays pour de vrai !

Cet entrepreneur est le fondateur d’une entreprise leader mondial et, même s’il me semble qu’aujourd’hui il cultive des huitres à Cancale, celui-ci pourrait sauver la France. Il a d’ailleurs très bien résumé la situation du pays en posant la question suivante : « Avez-vous déjà vu un jockey gagner une course avec 30 kilos de trop » ? He bien le jockey aujourd’hui c’est l’entreprise française. Toutes les entreprises françaises ont 30 kilos de trop ou 30% de charges sociales.  

Pour finir, si demain Emmanuel Macron se présente à votre showroom, qu’auriez-vous à lui dire sur la politique du gouvernement vis-à-vis des artisans en France ?

Cette question est intéressante car il y a peu, j’ai posé à l’un des amis du ministre la question que j’aurai aimé lui posé à lui : E. Macron est-il vraiment un homme de gauche ? La réponse « Oui tout à fait, il incarne la nouvelle gauche ». Pour moi, aujourd’hui dans le paysage politique français il n’y a personne sauf lui, la politique n’est pas mon truc, mais j’aime bien ce mec, il faut en finir avec les clivages Droite-Gauche !

Propos recueillis par Nathanaël Fattier

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