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Stanislas de Bentzmann : "il faut être optimiste, la crise a changé les mentalités"

Publié le Mercredi 23 Mars 2016

Alors que son entreprise de services informatiques Devoteam vient de boucler l’exercice 2015 avec un CA de 480 millions d’euros (en augmentation de plus de 8% par rapport à 2014), Stanislas de Bentzmann est un chef d’entreprise serein mais non moins passionné d’entrepreneuriat. De ses études dans la Silicon Valley à la création de Devoteam en passant par sa vision des nouvelles technologies, le Président de Croissance Plus n’élude aucun sujet et nous livre une vision profondément inspirante du monde de l’entreprise en France.

Avec le recul, quels ont été les principaux ingrédients de la réussite de Devoteam ?

Tout d’abord la volonté de se positionner sur des sujets innovants, avec des technologies en véritable transformation. Cela nous a donné un marché que nous avons abordé avec une mentalité très entrepreneuriale. On a structuré une offre et une démarche commerciale agressive avec l’idée que l’on avait une fenêtre de tir et qu’il fallait absolument s’imposer au sein de celle-ci. Nous avons vraiment tout mis en œuvre pour faire de la croissance.

Cela n’a pas été le cas tous les ans, nous avons même fait de la décroissance certaines années en cédant des filiales, mais l’objectif était de croitre le plus vite possible. Il faut d’ailleurs remarquer qu’en France on a injecté un véritable poison dans le sang des entreprises qui est la prudence extrême. C’est tellement dangereux de bouger, de faire de l’entreprise dans un pays dans lequel globalement on ne les aime pas, car contrairement à ce que l’on dit on n’aime pas les PME en France.

Les politiques connaissent uniquement les entreprises du CAC 40 et les canards boiteux de leur circonscription. Tout ce qui existe entre les deux, c’est-à-dire la plupart des entreprises, les hommes politiques ne les aiment pas. J’espère que cela changera, et je suis assez optimiste là-dessus, mais pour l’instant la réalité est qu’ils connaissent surtout les entreprises en fonction de leur objectifs électoraux.

Ils n’ont pas vécu la précarité, le combat qui caractérise la gestion d’une petite société et, en conséquence, édictent des textes de loi peu adaptés à ces dernières. De ce fait, les entreprises ne bougent plus et ne veulent plus embaucher. Dans certains territoires, les chefs d’entreprises vous disent même « je ne veux plus aucun salarié dans mon entreprise».




Si le projet Devoteam était à refaire que changeriez-vous ?

Je pense tout d’abord que je me déploierais moins à l’international. Etant un entrepreneur qui aime développer nous avons été présents jusque dans 25 pays et cela fait trop. Dans un univers aussi compétitif que le mien, j’aurai dû me déployer dans moins d’endroits mais en étant plus gros. C’est ma stratégie aujourd’hui et j’aurai dû le faire 10 ans plus tôt. Nous ne sommes pas dans un métier de parts de marchés, cela n’amène pas toujours de profits à l’entreprise. Nous sommes dans un métier où il faut plutôt densifier son management et être visible dans son marché, et ce, notamment pour pouvoir attirer et retenir les talents et les très bons managers. Nous aurions peut-être également dû recentraliser notre système d’innovation plus tôt. Car en délocalisant pendant les années 2010 nous avons été moins bons sur la diffusion de l’innovation car nous avions trop d’entités autonomes. On a depuis recentralisé notre portfolio, réalisé des partenariats forts et cela nécessite une décentralisation moins poussée que par le passé.



Vous êtes également ceinture noir de Judo, quel est le Ippon le plus mémorable que vous ayez pris ? Celui que vous avez mis ?

En revenant d’une longue blessure à l’épaule, je pensais être assez remis pour refaire de la compétition et j’ai finalement pris un Ippon debout au premier tour des championnats de France. Je me suis donc rendu compte que j’avais eu un péché d’orgueil en recommençant la compétition trop tôt. Le plus beau que j’ai mis était un Tsuricomi Goshi à gauche mais ma spécialité était Morote Seoi Nage à droite, j’ai surpris beaucoup d’adversaires avec ces deux mouvements. Ayant eu un très bon entraineur, j’ai d’ailleurs beaucoup gagné au judo. Je considère depuis le sport comme une très bonne école, c’est pourquoi j’en ai fait faire à mes enfants pour développer leur esprit de compétition.

Qu’est ce qui fait la différence entre un bon et un mauvais entrepreneur ?

On parle des « 3 C » en la matière : le cerveau, le cœur et … l’estomac ! Plus sérieusement, je pense que pour être un bon entrepreneur il faut tout d’abord être authentique dans sa relation aux autres. Si vous n’êtes pas capable de réellement vous intéresser à vos équipes, et non pas juste pour les résultats du trimestre, vous ne saurez pas emmener les gens pour qu’ils se dépassent. C’est le dépassement de l’équipe qui permet de faire des grandes choses. Par ailleurs, un bon entrepreneur est quelqu’un qui sait prendre des risques. Quelqu’un qui veut tout verrouiller ne se lancera jamais ou se lancera comme un tout petit. Après il y a aussi des gens qui réussissent bien et qui sont de mauvaises personnes, certains entrepreneurs sont des gens moches. Il est clair que pour être un bon entrepreneur il ne faut pas non plus être un petit saint mais disons qu’il est vraiment préférable d’avoir de réelles qualités humaines.



Que faut-t-il améliorer, selon vous, pour stimuler l’entrepreneuriat en France?

Aujourd’hui nous avons besoin d’une transformation psychologique car nous sommes dans un environnement qui accélère considérablement et où les grands plans tels que les plans TGV, Calcul, Framatome ou EDF n’ont plus lieu d’être. Aujourd’hui l’économie se passe au ras du terrain, dans les start-ups, dans la population. L’économie va de plus en plus vite car elle est complétement morcelée en termes de chaines de valeurs, elle est vraiment internationalisée. Il faut donc valoriser les locomotives du pays : c’est-à-dire les entrepreneurs, mais aussi les sportifs, les talents dans la musique…. Il faut pouvoir dire « c’est bien de vouloir réussir » et non pas stigmatiser ceux qui ont de l’argent comme cela a pu être le cas par le passé. Cela pourri le pays de l’intérieur en créant des tensions entre les gens. Il faut permettre aux locomotives de créer la richesse dont nous avons tellement besoin pour le reste : avoir une bonne justice, de bons hôpitaux et de bonnes universités.

Le cadre doit permettre aux chefs d’entreprises de créer de la richesse et de l’emploi. Pourquoi une entreprise française créée 3 fois moins d’emploi dans les 5 ans qu’aux US et 2 fois moins qu’en Allemagne et en G-B ? Car il y a une certaine tétanie, car le cadre juridique en France est pesant. Pourquoi les patrons de start-ups vendent-ils si vite alors que l’on a besoin que ces gens restent en place plus longtemps afin de devenir des leaders européens puis mondiaux ? C’est parce que l’environnement est tellement schizophrène et anxiogène concernant les gens qui réussissent que ceux-ci se disent « ça a marché, je prends mon cash et je m’en vais à Londres ou à Bruxelles pour l’investir ».  Ce n’est pas vrai que 100% de la population peut être une locomotive, seulement 15% ou 20% a vraiment la motivation, le cerveau et les compétences pour devenir un grand sportif, un grand musicien, un grand chercheur ou un grand chef d’entreprise. Peut-être qu’avec l’éducation vous pouvez passer de 20% à 30% mais vous n’arriverez jamais à 100%. Cela est vrai dans tous les pays du monde et, en France, vu que l’on refuse de valoriser ces locomotives par souci d’égalitarisme nous en perdons beaucoup.



Quelles sont les actions que vous entreprenez pour favoriser l’entrepreneuriat par le biais de Croissance Plus ?

A Croissance plus on représente les Scale-up, c’est-à-dire les Start-ups qui ont réussi et qui sont maintenant en capacité de grandir, de s’internationaliser et de recruter. On essaye de leur donner un environnement favorable pour accroitre leur développement, car c’est leur développement qui va faire augmenter la richesse et l’emploi dont on a besoin pour avoir un pays prospère et heureux. On est donc au cœur de ce que l’on doit avoir comme environnement pour que le pays aille bien avec toute l’ambition qu’il peut avoir.

La France est un pays dans lequel le cadre légal est clair, où il y a des compétences, un marché, un pays dans lequel il y a malgré tout une révolution Start-up qui change les mentalités. On n’est pas à l’abri d’une bonne nouvelle dans les années à venir dans la transformation de la psychologie du pays vis-à-vis de l’argent et du business. On peut être optimiste pour notre pays malgré le manque d’envie par rapport au business chez pas mal de gens. Mais finalement la crise est en train de changer les mentalités.

Quelles sont les technologies les plus porteuses en ce moment selon vous ?

Il y a une explosion de créations technologiques en ce moment mais si on parle vraiment de technologies de rupture, je citerai le Block Chain. Cela va bouleverser bien plus que la monnaie et le secteur bancaire en se développant dans tous les secteurs certifiés ou on a besoin de confiance et de traçabilité. Cela ouvre notamment des perspectives pour les notaires.

Sinon dans les télécoms, la 5G apporte à la fois des débits énormes en termes de management des flux et de sécurité mais aussi une technologie plus solide qui permet de faire baisser les frais de transport de données, le potentiel est donc également considérable.

Mais un problème important subsiste en la matière. Si les grands comptes arrivent bien à s’adapter à ce nouveau contexte technologique ce n’est pas toujours le cas des PME. Le cloud public par exemple n’est semble-t-il pas assez utilisé par celles-ci alors qu’il apporte toute l’agilité nécessaire aux projets technologiques actuels.

 



Quel est l‘entrepreneur qui vous inspire le plus ?


Jack Welsh, ses écrits ont beaucoup influencé ma pensée,  ma vision de l’entreprise et du management. Concernant les entrepreneurs français, Isaac Getz[1] avec son livre « Liberté et Cie » est également très intéressant tout comme Denis Payre[2], le fondateur de Croissance Plus et de Business Objects. C’est un entrepreneur extrêmement créatif, qui n’hésite pas à prendre des risques. Par exemple lorsqu’il est sorti de l’ESSEC (ndlr : en 1985) ce devait être le seul à avoir monté une Start-up.

Lorsque l’on veut développer une entreprise il faut savoir se nourrir de réflexions nouvelles, avec notamment ce qu’il se passe dans la Silicon Valley. Concernant les nouveaux modèles RH, celui de Netflix[3] est d’ailleurs très inspirant (il permet notamment aux salariés de prendre autant de vacances qu’ils le souhaitent).

Il ne faut pas les prendre comptant, il faut conserver son esprit critique mais c’est vrai qu’il y a des mouvements de fond intéressants dans la société. En tant qu’entrepreneur il faut rester dans l’ère du temps, notamment pour pouvoir s’adapter aux nouvelles générations. Le mouvement des start-up et extraordinaire pour cela mais attention, celles-ci font également beaucoup d’erreurs. Il ne faut pas faire un excès de « Jeunisme », il faut capter le bon et laisser le mauvais.

J’ai d’ailleurs des discussions passionnantes à ce sujet avec mon fils de 26 ans qui a créé une start-up dans le domaine collaboratif. Il a parfois des réflexions immatures mais aussi des moments où il m’ouvre les yeux, c’est un peu mon coach en start-up !

Enfin, si vous deviez recréer un projet en partant de zéro, pour le plaisir, quel serait-il ?

Depuis quelques temps j’ai vraiment envie de faire un doctorat d’économie afin de pouvoir coupler ces années d’expérience terrain avec la densité académique d’un doctorat. Cela me permettrait notamment de faire avancer les idées libérales et entrepreneuriales dans le pays.

En outre, concernant les projets entrepreneuriaux j’ai des tas d’idées ! J’investis dans des start-ups, dans certains domaines technologiques et j’ai même un petit fond d’investissement. Ce ne sont pas les idées qui me manquent. Il y a notamment des domaines comme la cyber-sécurité qui accélèrent très fort. Mais mon projet principal reste bien entendu de continuer chez Devoteam et de passer le cap du milliard € de CA le plus rapidement possible.

 Propos recueillis par Nathanaël Fattier

[1] Isaac Getz est Professeur de Leadership et de l’Innovation à ESCP Europe  

[2] Denis Payre est un entrepreneur français. Diplômé de l'ESSEC, il est le fondateur des sociétés Business Objects et Kiala notamment

[3] http://www.usine-digitale.fr/editorial/le-modele-rh-de-netflix-vacances-illimitees-pour-les-salaries-et-faible-controle-des-notes-de-frais.N318203

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